[Interview] Stéphane Larrière – Le juriste connecté : une symbiose obligatoire entre les nouvelles technologies et le juridique ?

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 Interview de Stéphane Larrière, par Guillaume Cossu 

 

Le juriste connecté : une symbiose obligatoire entre les nouvelles technologies et le juridique ?

 

Stéphane Larrière a, quelques jours après cette collaboration, remporté une « Plume d’argent » dans la catégorie « Prospectif ou innovation juridique », aux Plumes de l’économie et du droit. Nous ne pouvons que le féliciter pour ce prix particulièrement mérité, témoignant de sa qualité rédactionnelle et de son engagement afin d’allier juridique et nouvelles technologies !

(pour en savoir plus: http://laloidesparties.fr/droit-la-technologie-a-la-barre)

 

G: Bonjour Stéphane, c’est avec un grand plaisir que nous nous entretenons avec vous aujourd’hui. Nous qui réalisons une veille sur l’actualité juridique et managériale, il est certain que la possibilité d’aborder avec un professionnel tel que vous des sujets d’actualité nous permet ainsi d’apporter un aspect pratique à notre service. Merci de nous apporter en ce jour votre éclairage ainsi que votre expérience.

Vous êtes le fondateur du Blog La loi des parties (http://laloidesparties.fr), pour lequel vous rédigez de façon pertinente des articles sur, notamment, les nouvelles technologies, les aspects pratiques de la modernisation du droit, ainsi que sur la place du juriste d’entreprise dans la société actuelle. Pourriez-vous vous présenter, parler votre site, ainsi que de vos domaines de spécialisations ?

 

S: Bonjour et merci de m’« accueillir » sur vos pages. Je suis Stéphane Larrière. Je travaille comme directeur juridique au sein d’un grand groupe français leader mondial des services informatiques et du numérique. J’ai une expérience de près de 15 années de pratique du droit, partagée entre entreprises high tech du numérique et des telecoms et cabinet d’avocats.

Il y a un peu plus d’un an, j’ai en effet décidé de lancer, en dehors de mon cadre professionnel et à titre privé, le blog « La Loi des Parties ». La philosophie de La Loi des Parties est d’interroger et de porter le débat à propos du droit, de sa pratique et de leurs inséparables évolutions. L’objectif de la Loi des Parties est de contribuer ainsi à la réflexion des professionnels sur la place du droit dans leurs activités et leurs organisations, à savoir comment le droit est pris en compte, la manière dont il est pratiqué et surtout vers quoi le droit tend ou devrait tendre face aux grandes mutations du monde.

Je souhaite, à cet égard, préciser que La Loi des Parties ne s’adresse pas seulement aux juristes ou aux praticiens du droit, mais à toute personne qui s’intéresse aux évolutions de sa pratique ou qui s’interroge à son propos. En effet, le droit est aujourd’hui confronté à de profondes mutations économiques, technologiques mais aussi sociologiques qui bouleversent les cadres et interrogent les organisations. Je pourrai, à titre d’exemples, citer les organisations informelles de communautés, l’apparition d’une économie reposant sur le partage et la gratuité, le déplacement de la valeur économique vers des données immatérielles ou encore la généralisation de technologies prédictives pour la gestion des risques ; autant d’éléments qui questionnent les schémas existant et posent la question de leur adaptation.

Soyons concrets, si à titre intellectuel je me réjouis du nouvel article 1218 du Code civil codifiant la force majeure et me délecte de l’exploit de synthèse de ses rédacteurs, le praticien que je suis s’interroge sur la réelle pertinence de sa portée dans un monde où l’anticipation est rendue possible par des outils prédictifs qui diminuent l’incertitude et l’aléa ; finalement ne pas utiliser ces outils dans l’exécution d’un contrat n’est-ce pas se mettre à la faute ou présumer la commission d’une négligence fort peu professionnelle ?

Tenter, en toute humilité,  de témoigner du droit comme matière vivante et des juristes comme éclaireurs de ce monde qui vient, afin d’éviter un droit à rebours… telle est en quelque sorte l’ambition de « La Loi des Parties ». Et je crois que seule la liberté de ton et d’expression d’un blog est possible pour l’accomplissement de cet exercice.

 

G: Le juriste, au sens général du terme, fait aujourd’hui face à un dilemme. Soit celui-ci conserve ce caractère traditionnel qui a illustré longtemps sa profession, soit il se modernise pour affronter un univers de plus en plus concurrentiel. Quel devrait être son rôle selon vous ?

 

S: Je ne pense pas qu’il existe un quelconque dilemme. Les juristes n’ont pas d’autre choix que de se connecter pour travailler en connexion avec le monde car le droit n’est pas une matière figée mais bien vivante.  Le droit, avec l’avènement des technologies nouvelles, doit trouver à s’appliquer aux nouvelles situations qui se créent et aux nouvelles questions qui se posent, mais avec pragmatisme c’est-à-dire sans tuer l’initiative, l’innovation ou l’évolution.

Je sais que Counselution est très sensible aux startups. Je crois à ce sujet qu’il est nécessaire d’axer nos efforts sur un droit favorisant l’expérimentation et aussi un droit qui préviendrait la fragilité d’un monde qui se construit pour en assurer un meilleur développement. A titre d’exemple, même si on ne peut contester l’importance de l’intimité de la vie privée et qu’il faut mettre tous les arguments en balance, l’intégration systématique d’une « privacy by design » pour les objets connectés me paraît, de nature à constituer un frein au développement de leur écosystème parce qu’elle peut s’avérer coûteuse, et finalement moins pertinente face à un « consommacteur » qui converse intimement, publie ses photos sur son mur Facebook, achète et vend sur le bon coin ! Nous nous plaignons de ne pas avoir de champion numérique français ou Européens concurrençant les GAFA, mais peut-être faut-il aussi, au-delà de la fiscalité, s’interroger sur certaines de nos réglementations qui étranglent ou découragent … La confiance ne se décide pas par décret…, surtout dans un droit instable. Elle est créée par les acteurs et remonte au travers de leurs accords contractuels. Je crois définitivement que dans le surplus de droit et de règles, le juriste joue un rôle de libérateur de la liberté d’entreprendre en « enlevant du droit » là où il y en a trop. Je crois qu’il est important de retravailler nos offres dans ce sens, en se concentrant autour de la valeur ajoutée que nous pouvons apporter et en revoyant la manière dont nous travaillons.

De ce fait, il faut que les juristes repensent leurs rôles dans les organisations et dans la société. Ils doivent réfléchir, penser, influencer, influer, impulser pour peser sur la recherche d’équilibres dans l’établissement des règles c’est-à-dire des lois, des contrats, des normes et des procédures. Ceci implique aussi qu’ils communiquent, fassent valoir leurs arguments et portent le débat et ne soient pas seulement « dans la tâche », dans l’exécution … Je le conçois, nous marchons sur une ligne de crête qui me ramène aux propos de Georges Bernanos, qui constatant dans sa « France contre les Robots » que le système n’évolue plus mais « s’organise seulement en vue de durer » un peu plus, s’emporte contre les « imbéciles ». Il nous appelle à un sursaut reposant sur la pensée et la réflexion puisque la « Civilisation des Machines […] défend son principe essentiel qui est celui de la primauté de l’action. La liberté d’action ne lui inspire aucune crainte, c’est la liberté de penser qu’elle redoute ». L’adoption de la technologie nous oblige, si j’ose dire, à cet effort de penser.

 

G : Le juriste semble devenir peut-être par nécessité, peut-être par volonté de performance, connecté. Comment définiriez-vous ce juriste connecté ? En quoi se doit-il de devenir, et rester, connecté sur internet et sur les réseaux sociaux. Comment, selon vous, les juristes doivent-ils, et peuvent-ils, accroitre leur visibilité sur internet, et pourquoi ?

 

S : Le juriste n’a pas le choix. Comme je l’ai déjà évoqué, avec l’entrée dans la civilisation de la connaissance et du partage, son métier change par le simple jeu d’un accès au droit facilité par les technologies nouvelles. Si le juriste était auparavant consulté pour connaître la loi applicable à une situation donnée, cette approche est révolue dans la société de la connaissance partagée. Désormais, dans bien des cas, le pré-diagnostique ou la qualification est faite par le client ou l’opérationnel qui vient vous voir pour vérifier ses hypothèses et discuter de la stratégie à adopter face à la situation qu’il rencontre : le rapport d’expertise s’inscrivant dans une relation de sachant à profane est donc modifié et se transforme en un rapport d’échange. Vous comprendrez que les rapports au droit, à son prix, à sa valeur, ainsi que les rapports avec les professionnels de la matière évoluent forcément. C’est d’autant plus vrai aujourd’hui que la relation précède la rencontre : avant de choisir un conseil ou un avocat, on le « googlise » pour savoir qui il est, ce qu’il a fait, ce qu’on dit de lui, quelles sont ses compétences, voire les connaissances communes qui pourraient attester de son professionnalisme ; professionnalisme qui, par ailleurs, ne s’arrête pas à la seule compétence mais s’étend à une attitude générale de disponibilité, d’empathie, d’accueil,… En un mot, on voit, on évalue, on compare, bref on se renseigne !

Alors, bien sûr, dans ce contexte, les sites internet mais surtout les réseaux sociaux constituent un outil de positionnement et de notoriété essentiel. C’est sur le réseau que se noue le premier contact et que se crée le premier pas d’une demande de conseil. On pourrait dire que manquer sa présence sur le réseau, revient à ne pas être présent dans les organigrammes, les annuaires ou ne pas avoir « posé sa plaque ».

 

G : Quelle est selon vous la distinction entre l’« e-réputation » d’un juriste, et son « identité numérique » ? Une de ces notions doit-elle faire l’objet d’une attention encore plus soutenue de sa part ?

 

S : L’identité numérique est ce que vous affichez, partagez ou dites de vous-même ou à votre propos sur les réseaux et les média sociaux. Il s’agit donc de toutes les formes de contenus (blog, articles, posts, news) ou d’actions (like, commentaires ou encore retweet) que vous donnez à lire aux autres et qui leur permettent de se faire une idée de vous : c’est donc quelque chose que vous êtes en mesure de maîtriser, votre « enseigne » numérique en quelque sorte.

L’e-reputation est ce qu’autrui affiche, pense et dit à votre propos sur internet, selon les mêmes formes que nous venons d’évoquer. Il s’agit donc de quelque chose que vous n’êtes pas en mesure de contrôler, sauf par la construction d’une identité numérique forte qui vous permet d’imprimer une empreinte laissant le moins de place possible aux interprétations divergentes ou contradictoires de ce que vous voulez laisser paraître. A titre d’exemple, il est important d’avoir travaillé à son image avant que des avis négatifs ne viennent la ternir et créer le doute. Tout se passe comme s’il s’agissait de créer une sorte de droit de réponse à rebours.

 

G : Cette consécration du juriste connecté est-elle une façon de réinventer les professions du droit, de les moderniser ?

 

S : Incontestablement. Cependant le fait d’être connecté n’est pas suffisant. Les professions du droit n’échapperont pas à une introspection des services qu’elles offrent et à une révision de leurs modèles. Elles doivent se remettre en question pour les redéfinir à l’aune des technologies nouvelle : elles vont devoir s’interroger sur leur savoir-faire, faire la part de ce qui pourra être délégué aux logiciels, à la machine grâce aux outils digitaux ou encore externalisé.

Pour finir, je pense qu’il faudra repenser la gestion des savoirs pour éviter que, par le jeu couplé de la standardisation et de la mécanisation, les juristes soient petit à petit réduits à leurs seules compétences à lire ou faire fonctionner des logiciels ou croiser des données, et qu’ils finissent par perdre leur savoir, c’est-à-dire leur capacité à dépasser leur matière, créer des liens et interagir pour produire du changement, et donc pratiquer un droit vivant.

 

G: Un dernier mot, peut-être, pour nos lecteurs avides de connaissance sur les nouvelles technologies et le juridique ?

 

S: Je crois qu’avec l’avènement des technologies nouvelles, les juristes vont être contraints d’assumer leur responsabilité philosophique, stratégique, voire politique. Ils ne vont plus pouvoir se cacher derrière la règle de droit ou jouer de son interprétation. Ils ne pourront pas plus se contenter d’être cette fameuse « bouche du droit » de Montesquieu car, sur les réseaux, l’abstraction façonne la réalité : ne pas être répertorié par le moteur de recherche revient à disparaître.

Si le Code civil s’efface devant le code numérique la bouche du droit se taira. Le juriste serait réduit au silence, sans voix, sans droit, muet : comment alors faire entendre sa cause ?

 

G: Je vous remercie, Stéphane, pour ces éclairages. Je suis persuadé que votre expérience et votre analyse pointue de ces sujets sauront orienter bien des professionnels dans leur « transformation numérique », leur « connexion » à la réalité des nouvelles technologies. Je vous souhaite une excellente journée, et au plaisir de collaborer à nouveau avec vous !

 

Stéphane Larrière, directeur juridique au sein d’une grande société internationale, est également l’auteur du blog La loi des parties (http://laloidesparties.fr). 

 

Interview réalisé par Guillaume Cossu, rédacteur et co-fondateur de Counselution

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