[Interview] Les legaltechs : une opportunité pour le monde du droit ? L’avis de Stéphane Larrière

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Guillaume Cossu : Pourriez-vous vous présenter pour nos lecteurs, et présenter votre activité ?

Stéphane Larrière : Je suis Stéphane Larrière et je travaille comme directeur juridique en charge des achats au sein d’un groupe mondial leader dans l’IT et le numérique. Après une expérience en cabinet d’avocats, j’ai délibérément choisi d’exercer le métier de juriste dans l’entreprise, d’abord chez un opérateur télécom, puis dans le numérique. Il s’agit pour moi, d’exercer mon métier au plus près de la technologie et du business ce qui contraint à une confrontation permanente avec la technique et ses adaptations. Elles font de nous des observateurs privilégiés de l’innovation qui se développe, des mutations qui s’opèrent et des tendances qui se dégagent en matière de technologies et de contrats. C’est passionnant et c’est donc, pour moi, une chance de pouvoir agir comme un véritable acteur dans ce domaine et de tenter de façonner le droit de demain. Au-delà  du droit, cette confrontation m’a même offert, il y a déjà quelques années, l’opportunité de digitaliser, pour partie, mon métier grâce au développement innovant d’outils de génération automatisée de contrats ou de pilotage des risques juridiques, dont l’un d’entre eux a d’ailleurs été breveté, combinant ainsi technique et droit !! Autant d’éléments qui associés à une pratique quotidienne du droit me permettent aujourd’hui de partager mes réflexions personnelles à propos des rapports entre droit et technologie sur mon blog, La Loi des Parties, édité à titre privé.

GC : Les legaltechs représentent elles une menace pour les professions juridiques, une réelle opportunité de s’ouvrir à de nouveaux marchés, voire un peu des deux ? Comment une cohabitation peut elle être trouvée ?

SL : Derrière le terme de « legaltech » se cachent des réalités très différentes. Différentes d’un point de vue économique mais aussi technologique. La legaltech n’est donc pas uniforme. Son apport à la pratique du droit, à sa science, son enseignement, ou son accès est par nature hétérogène et le restera. Ceci signifie que toutes les solutions ne peuvent être mises sur le même plan en matière d’innovation et d’impacts pratiques sur les métiers du droit. Ainsi, pour schématiser, l’impact sur le métier sera très différent selon que l’on est en présence d’une solution qui permet d’optimiser la facturation des cabinets d’avocats pour les juristes d’entreprise, d’une plateforme d’accès aux services professionnels du droit, ou encore d’une solution d’aide à la décision des avocats et des juristes sous la forme de données optimisées.

Dans tous les cas, je ne pense pas qu’il faille parler de « menace » des professions du droit, mais plutôt d’un ajustement de l’offre sur le marché du droit par ou grâce à la technologie. Prenons l’exemple de la recherche de jurisprudence qui permet d’affiner le raisonnement de droit ou de confirmer la manière dont la règle de droit est appliquée par les juges. Autrefois, cette recherche constituait une part importante du temps consacré par le juriste à un dossier. Elle se reflétait, comme telle, dans le temps de travail et, le cas échéant, dans la facturation du service de droit. Aujourd’hui, cette recherche a été facilitée techniquement par des bases de données et des moteurs performants : elle est plus accessible et plus rapide ; mais elle a surtout été doublement optimisée dans les résultats produits qui sont plus complets et plus proches de l’actualité, mais encore aussi dans la possibilité de les partager plus aisément sous forme d’information avec les personnes concernées. Dès lors, si la recherche de jurisprudence est toujours aussi importante du point de vue du droit pour valider la décision, sa valeur économique sous l’effet de l’apport technologique sera appréciée de manière différente et généralement à la baisse par le client final qui la perçoit comme une commodité, d’autant plus que lui-même, peut y avoir accès à prix modique. Ce qui se vérifie pour la recherche de jurisprudence, s’imposera sans doute aussi demain pour l’analyse de documents juridiques ou encore la production de contrats types. En tant que tâches, d’actions de droit ou d’actes juridiques, ils conserveront toute leur pertinence, mais avec une perception de leur valeur économique différente et donc un impact forcé sur la valeur de la contrepartie qu’elle soit salariale ou facturée en tant que service.

Cet ajustement du marché du droit constitue donc, pour les professionnels du droit, une opportunité de repenser leur positionnement et leur offre grâce à la Legaltech. C’est aussi une formidable occasion de venir l’enrichir par et avec des produits technologiques, leur permettant de se différencier vis-à-vis de leurs confères et de leurs concurrents. Ce peut être par une réponse rendue plus efficace par la technologie. Ce peut être aussi par l’innovation et l’adoption de solutions innovantes dont l’initiative et le développement sont désormais facilités aux avocats grâce à la possibilité ouverte depuis le décret  du 29 juin 2016, d’exercer une activité commerciale connexe au service de la profession (décret n°2016-882, Article 4). Pour reprendre votre propos, une « cohabitation » qui relèverait donc plus d’une combinaison entrepreneuriale ou d’une collaboration avec la technologie.

GC: C’est « la » question que tout le monde se pose, et sur laquelle tout le monde débat : peut-on réellement parler d’ubérisation du droit ?

SL : Non. Clairement non. Ce qui est entendu, au-delà l’aspect marketing du terme « uberisation » signifie le remplacement d’un modèle économique par un autre modèle plus performant ou mieux positionné sur le terrain concurrentiel. Nous n’assisterons pas à cette substitution. En revanche, comme évoqué, ce à quoi nous assisterons et qui a déjà commencé, c’est  à un déplacement progressif de certaines tâches aujourd’hui réalisées par le juriste et qui seront demain confiées à  la machine, tout simplement parce qu’elle sera plus performante.

Au lieu d’uberisation, les professionnels du droit doivent s’interroger sur la part de ce qu’ils délégueront aux logiciels, à la machine ou à d’autres entreprises par une externalisation vers des legaltech et la part qu’ils réaliseront par eux-mêmes par souhait ou parce que la complexité de la tâche (par exemple de conseil ou de plaidoirie) n’en permet pas un pilotage assisté par la machine ou un traitement digital. Ce partage bouscule les cadres et impose de repenser les relations interprofessionnelles, les relations de collaborations, voire de repenser la gestion des savoirs.

Car je vois poindre le risque que par le jeu couplé de la standardisation et de la mécanisation, les juristes soient petit à petit réduits à leurs seules compétences à lire ou faire fonctionner des logiciels ou croiser des données, et qu’ils finissent par perdre, ce qui fait leur richesse, leur savoir, c’est-à-dire leur capacité à dépasser leur matière juridique pour créer des liens et interagir pour produire du changement, et donc pratiquer un droit vivant.

C’est un défi : avec le développement des technologies, le besoin de droit et de juristes très compétents, efficaces, est immense. Ils seront décisifs au questionnement des informations, pour plus de fiabilité et plus de confiance, deux éléments clés dans un monde confronté à de profondes mutations qui bouleversent les cadres, questionnent les schémas existant, et interrogent les organisations.

GC : Quelles sont, selon vous, les futures « disruptions », les nouvelles technologies dans lesquelles les legaltechs et les professions juridiques vont devoir investir ?

SL : On pourrait d’ores et déjà citer les chatbots qui pourraient modifier la relation client et la perception d’une expertise parfois encore perçue comme « perchée ». La blockchain bien sûre, pourrait au-delà des transactions financières s’imposer dans la sécurisation de certains actes juridiques à fort coefficient de risques. Et, bien sûr, l’intelligence artificielle, qui quel que soit son degré de développement, fort ou faible, va trouver au-delà de l’assistance à la décision, des applications que nous ne sommes pas en mesure d’imaginer encore aujourd’hui. Au-delà de ces concepts ou de ces produits, je crois dans la démarche innovante, qui consiste aussi à s’inspirer de ce qui est fait dans d’autres métiers par d’autres professionnels et qui pourrait être avantageusement répliqué au domaine du droit. Tous les champs méritent d’être explorés…

GC : Comment imaginez-vous l’environnement juridique des 10 prochaines années ?

SL : J’ai pour habitude de répondre à cette question en parlant du juriste « augmenté » par la technologie. C’est en réalité une pirouette bien pratique. En effet, compte tenu de la période d’innovation très forte dans laquelle nous sommes rentrés, cet exercice relève plus de la science-fiction que de la prospective. Mais j’ai acquis la conviction que le juriste, doté de toutes ces technologies pour l’aider à appréhender les situations, à les contextualiser, à les qualifier pour mieux les comprendre va en revenir au cœur de ce qui fait son métier : aider à la prise de décision en dehors du champ numérique avec le souci de la personne… les yeux dans les yeux en quelque sorte… fussent-ils inter-médiés par un FaceTime.

 

 

 

Interview publié initialement en partie sur le site 1001 startups.

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